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Les intérêts, pivot de l’économie et de la morale Réflexions sur les objections d’Otmar Issing quant à une économie exempt d’intérêts
De Werner Onken
[extrait traduit de: Fragen der Freiheit no. 226/1994, p.42-51]

Dans son article « Les intérêts et leur ombre morale – sur le rôle de les ’intérets dans l’économie moderne » (Frankfurter Allgemeine Zeitung du 20 novembre 1993), Otmar Issing, membre du directoire de la Banque fédérale allemande, s’oppose « à la nostalgie pour une économie exempt d’intérêts, nostalgie qui, en marge des congrès des églises en Allemagne (Kirchentage) réunit régulièrement ses partisans ». Cette aversion pour les intérêts remonterait, selon Issing, à l’époque du moyen-âge, et devrait, « à notre époque tellement éclairée », avoir disparu depuis bien longtemps. Dans les débats sur les problèmes du tiers monde, les "connaissances économiques sont noyées dans un flot d’éthique et de morale mal comprises ".

Il est vrai que le prélèvement d’intérêts a longtemps été une évidence dans l’économie moderne, jusqu’à ce que la crise internationale suscite de nouvelles réflexions. Il serait regrettable que la nouvelle sensibilité à la problématique du prélèvement d’intérêts soit trop vite étouffée par des verdicts scientifiques sur le savoir ancien et longtemps enfoui des grandes religions concernant le pouvoir socialement explosif des intérêts. L’article de Issing pourrait être l’occasion d’une discussion entre les défenseurs et les adversaires des intérêts jusqu’ici irréconciliables, et déboucher sur une meilleure compréhension de points de vue plus différenciés.

1  Condamnation de l’intérêt par le judaïsme, le christianisme et l’islam

Lors du passage de l’échange en nature à l’économie monétaire, le prélèvement d’intérêts devint une habitude quotidienne. Parallèlement, un fossé entre pauvreté et richesse n’arrêtant pas de se creuser, des réserves se sont manifestées très tôt contre l’usage de l’argent et contre le prélèvement d’intérêts, perçu comme une usure. Wucher (usure en allemand) signifie étymologiquement « découper un morceau de sa chair à quelqu’un ». Les hommes, à cette époque, sentaient bien qu’ils s’exploitaient l’un l’autre en prélevant un intérêt, et ce non pas uniquement d’un point de vue matériel, mais aussi au sens où ils blessaient l’intégrité individuelle du corps, de l’âme et de l’esprit, et par là, la sainteté et dignité de chacun ainsi que la cohésion de l’ensemble social. Cette expérience existentielle de malheur, d’injustice et de discorde s’est traduit par une longue série de mises en garde contre l’intérêt, depuis Moïse jusqu’aux Pères de l’Eglise chrétienne et à Mahomet, en passant par Jésus et par les Prophètes, série de mises en garde ayant des liens étroits avec la philosophie antique.

Otmar Issing ignore ce sens profond de la critique judéo-chrétienne-musulmane et aristotélicienne du prélèvement d’intérêts. Il indique seulement – à raison -, que la condamnation morale et l’interdiction du prélèvement d’intérêts ne peuvent être les moyens appropriés pour influencer les activités économiques « de l’extérieur « ou « d’en haut ». Pour Issing, le contournement de l’interdiction médiévale du prélèvement d’intérêts et la haine injuste qui s’est abattue alors sur ceux qu’on appelait les usuriers juifs, ou encore les expériences du communisme, sont les preuves historiques que l’économie n’est pas possible sans prélèvement d’intérêts. En effet, la suppression de l’économie privée a rendu nécessaire le remplacement de l’intérêt, instrument d’orientation des économies, par une bureaucratie de planification, ou plutôt sa réintroduction sous un synonyme comme mesure de planification. Et à propos du national-socialisme, Issing s’interroge : « Est-ce un hasard si l’autre système totalitaire à avoir laissé sa terrible trace en ce siècle avait fait preuve d’une aversion similaire pour les intérêts ?"

Cette question sous-entend l’existence d’un lien entre la critique de l’intérêt et les idéologies totalitaires, lien qui n’existe pas. Il serait tout d’abord impossible de soupçonner Moïse, les Prophètes et Jésus de tendance totalitaire. De plus, le slogan nazi évoquant une « la fin de l’asservissement à l’intérêt" n’était nullement dirigé contre le pouvoir de l’argent productif d’intérêts, mais uniquement contre les financiers juifs et non contre les financiers aryens ; il s’agissait d’une manœuvre de propagande, nourrie de ressentiments antisémites, pour détourner l’attention du pouvoir de l’argent productif d’intérêts et pour projeter l’aspiration anticapitaliste des classes moyennes et inférieures, déracinées par la première guerre mondiale et l’inflation, sur l’image hostile du « Juif éternel ». Cette démagogie nazie était en même temps, pour ainsi dire, la continuation moderne de la persécution injuste des Juifs du moyen-âge. Mais cette persécution était injuste non pas parce que l’usure n’aurait pas été, en réalité, vraiment scandaleuse, mais parce que Juifs et Chrétiens étaient impliqués au même titre dans un péché d’usure - qui est de nature structurel et non pas lié à une confession ou à une autre - soit parce que les chrétiens excluaient économiquement les Juifs et les acculaient au rôle ingrat de financiers, soit qu’eux-mêmes ne respectaient pas l’interdiction canonique de l’intérêt. Il est d’ailleurs honteux qu’après 1945, ni les églises chrétiennes, ni les défenseurs de la suppression de l’intérêt dans l’une économie n’aient pas fait une analyse critique de cette perversion nationale-socialiste de la très ancienne critique de l’intérêt. Il conviendrait de rattraper ce retard, pour prévenir toute nouvelle compromission avec les idéologies d’extrême droite.

2  La justification du prélèvement d’intérêts par Issing

Dans ses conséquences pratiques, l’interdiction de l’intérêt au Moyen Âge allait à l’encontre des premières intentions théologico-philosophiques. L’interdiction augmentait le risque des relations de crédit et conduisait à des intérêts encore plus élevés que le rapport effectif entre la demande et l’offre ne l’exigeait. Cette incontestable contre-productivité de l’interdiction est l’occasion pour Issing de parler en toute liberté de l’intérêt du « stigmate de l’ombre morale » et, en s’appuyant sur les théories du capital et de l’intérêt de Eugen von Böhm-Bawerk et Gustav Cassel, de démontrer la nécessité de l’intérêt et de ses fonctions dans l’économie moderne.

Selon ces théories économiques classiques, les intérêts récompensent le créancier prêt à renoncer à sa consommation actuelle et à prêter une partie de ses actifs à un débiteur, qui sera ainsi à même d’investir dans des biens de production et à en tirer profit. Le renoncement à la consommation et l’avantage de la productivité auraient un prix : l’intérêt, que les débiteurs doivent déduire de leurs bénéfices. Selon Issing, l’intérêt est : « ...le prix de l’anticipation du droit de disposer d’un bien ou encore, de l’utilisation correspondante de capital... De façon générale, il crée le lien économique entre le présent et le futur. »

Indépendamment du fait que les investissements n’entraînent pas automatiquement des bénéfices mais peuvent aussi se traduire par des pertes, il s’agit, dans l’économie moderne, de relations de crédits aux dimensions telles qu’on peut difficilement parler de renoncement à la consommation. Créanciers et débiteurs échangent des montants de plusieurs millions, dont la plus grande partie ne peut plus être consommée mais seulement réinvestie.

Et si cette prétendue relation de cause à effet entre intérêt et productivité existait vraiment, ces derniers devraient monter ou baisser simultanément.

Certes, Issing convient que « … dans l’économie moderne, un crédit est accordé presque exclusivement sous forme d’argent. » Mais par ailleurs, il souligne que « ... le crédit et l’intérêt apparaissent aussi dans l’économie naturelle fondée sur l’échange; les deux phénomènes ne sont donc pas liés à la présence d’argent. … L’octroi de crédit sous forme d’argent dissimule le caractère fondamental de l’intérêt pour l’économie réelle ».

Il est donc essentiel de montrer que l’intérêt n’a rien à voir avec l’argent. Pour le protéger de toute critique, on en fait un phénomène atemporel et indépendant de tout système. Et Issing de se référer aussi, dans ce contexte, à la théorie classique et néoclassique qui ne voit dans l’argent qu’un « voile » qui certes repose sur l’économie, mais n’a aucune influence sur les événements réels.

3  Les intérêts comme mélange contradictoire d’instrument de pilotage indispensable et comme une ombre économico-écologico-morale

Les arguments avancés par Issing sont relativement pertinents dans la mesure où il va de soi que dans une économie naturelle, de même que dans une économie fondée sur l’argent et la division du travail, naissent des demandes et des offres de crédit visant, grâce à un intérêt couvrant le risque du prêt et les coûts de la médiation, à un équilibre automatique et décentré. Si on laisse de côté la justification douteuse de l’intérêt comme prime pour le renoncement à la consommation, le rôle incontestable de l’intérêt (et qu’aucune bureaucratie ne peut remplir) consiste à indiquer le manque ou le surplus de capital, à orienter l’épargne, grâce à ses libres oscillations, vers des investissements appropriés, autrement dit à équilibrer la demande et l’offre de crédit.

Cependant, caractériser l’argent et les intérêts comme « voile » et comme « phénomène d’économie réelle » dissimule littéralement le fait que l’argent est bien plus qu’un simple voile, et qu’un taux d’intérêt se compose, dans l’économie moderne, non seulement de la prime de risque et de la commission bancaire, mais aussi d’un élément particulier, qui ne peut être déterminé que par l’argent : un « intérêt originel » (Gesell) ou une « prime au renoncement à la liquidité » (Keynes). Cette partie de l’intérêt, étrangère à l’économie naturelle du troc et inexplicable par l’économie réelle, est la conséquence du pouvoir structurel de l’argent ; il repose d’une part sur sa capacité potentielle à être thésaurisé et d’autre part sur sa position unique comme « joker sur les marchés » (Suhr), et permet aux propriétaires de surplus d’argent, en échange de sa réintroduction dans le circuit économique, de prélever une prime particulière dite prime au renoncement à la liquidité, ou intérêt originel en sus de la prime de risque et de la commission bancaire.

Du fait de cet intérêt originel ou prime au renoncement à la liquidité, un facteur de pouvoir contraire au principe de productivité intervient dans l’économie et diminue les revenus issus du travail indépendant et salarié au profit de fortunes obtenues sans effort. Il affecte l’équilibre entre offre et demande de crédit et déséquilibre durablement non seulement les relations de crédit, mais aussi les relations d’échange qui lui sont liées. Contrairement aux théories classiques et néoclassiques, l’argent, en raison de son pouvoir structurel, n’est pas un simple voile sur les marchés, mais aussi un corps étranger, qui pénètre dans les processus de marché et les influence à la mesure de ses intérêts particuliers:

- L’intérêt en permanence surévalué par l’intérêt originel ou prime au renoncement à la liquidité provoque une redistribution permanente des revenus et des biens du travail à la propriété, des plus pauvres aux plus riches – aussi bien dans les différentes économies nationales que dans l’ensemble de l’économie mondiale. Les intérêts étant intégrés dans le calcul du prix de commerce, qui tient lui-même compte des différentes étapes de production de la matière première jusqu’au produit final, environ 80% de la population paie plus d’intérêt qu’elle n’en reçoit comme propriétaire de livrets d’épargne et de titres. Pour 10% de la population, le solde des produits et charges d’intérêts est légèrement positif. Et dans les mains des derniers 10% se concentrent les fortunes des riches et des très riches, qui augmentent sans cesse grâce à l’intérêt et à l’intérêt composé (Creutz). Comme le montre l’expérience, cette répartition première contraire au principe de productivité ne peut être corrigée par une répartition secondaire de l’interventionnisme étatique.

- Dans le domaine de la production, les prix incluant un intérêt surévalué dirigent les décisions concernant les objectifs de l’action entrepreneuriale dans un mauvais sens. L’objectif d’une rémunération du capital propre et du capital étranger domine nettement celui plus pratique de couvrir les besoins humains (Heinen, Kosiol). Le principe d’économie en vigueur lors de l’échange en nature et qui s’appliquerait également dans l’hypothèse d’un voile d’argent effectivement neutre, s’efface ici devant le principe de rentabilité. Bien que le travail humain et les ressources naturelles soient gaspillés, par exemple lors de la production de biens jetables, cette production a lieu car elle offre des possibilités de placements plus rentables que la production plus économique de produits réparables et ayant une durée de vie plus longue. Ainsi, alors que l’industrie agro-alimentaire, l’économie nucléaire et la fabrication d’armes sont rentables, une agriculture et des technologies de production d’énergie plus écologiques pourraient, avec un niveau d’intérêt plus bas, être économiques.

- En fin de compte, l’argent grevé par l’intérêt originel ou la prime de renoncement à la liquidité provoque une dérégulation non seulement qualitative mais aussi quantitative de la production. Grâce à l’intérêt et à l’intérêt composé, les fortunes financières augmentent de façon exponentielle et deviennent même autonomes par rapport à l’économie réelle. Elles envahissent comme une tumeur l’organisme du marché et le contraignent à suivre leur croissance, au moyen d’innovations technologiques toujours nouvelles dans le mépris des limites écologiques, pour éviter que le fossé entre l’économie monétaire et l’économie réelle n’aboutisse pas à un effondrement.

En raison de sa capacité à être thésaurisé et de son avantage de disponibilité (Liquiditätsvorteil), l’argent ne parvient pas à intégrer de façon optimale les parties d’une économie basées sur la division du travail. Puisque non seulement l’argent sert les marchés, mais se laisse aussi utiliser par eux de façon ‘appropriée’, ni sur un plan microéconomique, ni sur un plan macroéconomique la production et la circulation ne peuvent parvenir à un équilibre stable.

L’intérêt originel ou prime de renoncement à la liquidité détériore la fonction de subvention (Allokationsfunktion) de l’intérêt à un tel degré que des fausses structures déformant capitalistiquement le marché se développent partout dans l’organisme du marché, en renforçant à leur tour le droit des sociétés, de la concurrence, de la responsabilité et des impôts. D’une part, l’argent et l’intérêt ont certes permis à l’humanité de sortir d’une « préhistoire grise » pour aller vers la lumière de la prospérité et du développement culturel – mais d’autre part ils jettent tous deux une ombre économico-écologique sur l’économie, qui rend de nouveau visible leur ancienne part d’ombre morale, en partie refoulée.

4  Au-delà de l’interdiction et de la surévaluation de l’intérêt

La discussion pour ou contre l’intérêt est difficile car les deux camps parlent de l’intérêt de façon très générale – l’économie classique souligne ses aspects positifs et ignore ses parts d’ombre, tandis que les adversaires de l’intérêt exagèrent souvent ses parts d’ombre de façon à perdre de vue sa signification comme prix de pénurie (Knappheitspreis) et comme instrument d’orientation décentralisée des économies vers les investissements. On peut cependant amorcer cette confrontation entre adversaires et défenseurs de l’intérêt, en distinguant les éléments contradictoires de l’intérêt :

- sont nécessaires et conformes au marché la prime de risque et les frais bancaires (Bankgebühr) pour la gestion des apports et la négociation des prêts;

- sont contraires au marché et donc superflus l’intérêt originel ou prime de renoncement à la liquidité et le taux de compensation de l’inflation.

Cette distinction conduit à la question suivante : comment trancher le noeud gordien de l’intérêt et comment surmonter l’ombre économico-écologico-morale de l’intérêt, sans renoncer à l’intérêt comme instrument de régulation économique ?

La suppression progressive de l’intérêt originel ou prime de renoncement à la liquidité et du taux de compensation de l’inflation pourrait être envisagée si l’argent, selon les propositions de Gesell (que Keynes tenait pour « essentiellement saines » ) était grevé de frais artificiels de conservation (Durchhaltekosten), qui rendraient son accumulation inintéressante et neutraliseraient son avantage de liquidité.

C’est ainsi que disparaît le pouvoir structurel de l’argent, consistant à prélever un intérêt originel ou prime de renoncement à la liquidité, et il devrait même servir le marché sans aucun tribut. La masse d’argent circulant à une vitesse stabilisée pourrait être gérée directement plutôt qu’indirectement par des mesures politiques appliquées à l’intérêt, comme cela se faisait jusqu’alors. Une adaptation exacte de la quantité d’argent en circulation au volume des biens a pour conséquence une stabilité absolue du pouvoir d’achat, si bien que la compensation de l’inflation dans l’intérêt peut être supprimée. L’intérêt du marché baisse progressivement et oscille autour de la marge bancaire et de la prime de risque pour atteindre un équilibre différent de zéro, se répartissant ainsi selon les délais des emprunts.

Un argent grevé de frais artificiels de conservation devient un service d’information du marché, neutre par rapport à la distribution, la production et la croissance. L’argent ainsi grevé permet que la production serve véritablement les besoins humains et qu’elle trouve également ses débouchés. La sécurité de l’existence peut s’établir aussi bien que la confiance interindividuelle – les actes de donner, de prendre, de rembourser les crédits deviennent alors une affaire de confiance réciproque libérée de l’emprise du marché, respectant ainsi la véritable signification du mot crédit. De plus, non seulement l’intérêt conserve sa fonction de gestion décentralisée des flux de capitaux ; mais débarrassé de l’ombre qui le couvrait jusqu’à présent, il remplit même encore mieux sa fonction d’allocation.

5  Politique de gestion monétaire plutôt que d’interventions etatiques sur un marché gouverné par l’argent ?

Issing refuse les interventions étatiques sur le marché, qu’elles soient motivées moralement ou éthiquement, et en particulier

"... les tentatives pour baisser artificiellement l’intérêt, par des directives étatiques, au-dessous du niveau fixé par le marché".

En donnant des exemples de telles interventions, il se distancie de ce que Keynes, en allusion à Gesell, a présenté dans le dernier chapitre de sa "'Théorie générale", comme " la mort douce du retraité".

Les réserves contre les interventions publiques sur le marché sont tout à fait justifiées. Une régulation publique des salaires et des prix s’est toujours révélée inefficace et correspond trop souvent à une politique menée dans l’intérêt de groupes et maquillée en politique d’intérêt général. Les intérêts non plus ne doivent pas être déterminées administrativement – ni par le législateur agissant au nom d’intérêts moraux ni par les banques d’émission. Ils doivent plutôt, comme l’exige Issing, se former sur le marché lui-même, mais non sur un marché déformé capitalistiquement par le pouvoir structurel de l’argent, mais sur un marché véritablement libre de tout privilège. Seul un marché inscrit dans un cadre juridique, répartissant le pouvoir, aura les propriétés qu’Issing, dans un autre passage, attribue à tort à l’actuel marché subjugué par l’argent: l’égalité générale des chances de concurrence, la neutralité par rapport aux minorités religieuses et raciales et la protection des minorités contre les désavantages économiques.

La politique et la morale se trompent si elles pensent pouvoir corriger, par des interventions publiques, un "échec prétendument évident du marché". Il faut donner ici raison à Issing, car les conséquences de telles interventions mettent à jour à leur tour l’échec de l’Etat.

Ce que les néoclassiques ne reconnaissent pas comme un échec et ce que les défenseurs de l’interventionnisme tiennent de prime abord pour un "défaillances du marché", est en réalité un échec de l’argent, que Gesell et Keynes ne veulent pas – comme le prétend faussement Issing – corriger par une intervention étatique, mais par une politique de gestion monétaire qui inscrit le marché dans un cadre juridique tout en le libérant. Gesell et Keynes ne voulaient pas faire baisser l’intérêt ‘de l’extérieur’, au-dessous du niveau fixé par les forces du marché ; il s’agissait plutôt pour eux d’établir un cadre général pour de l’économie de marché, dans lequel l’intérêt est autonome et s‘équilibre librement.

6  Synthèse du principe de rationalité et de la morale

Parce qu’elle contredit la rationalité des processus du marché, Issing se contente d’exclure la morale de l’économie. Mais l’économie est-elle un espace libre de toute morale ? Et en regardant de près, la rationalité prétendue d’un marché capitalistiquement faussé, la suppression « rationnelle » de nombreux emplois et la destruction de bases naturelles de vie, ne s’avère-t-elle pas bien souvent irrationnelle et déraisonnable ? Qu’y a-t-il de rationnel dans le chiffre de quatre millions de chômeurs, dans la manipulation génétique et dans le stockage dit permanent des déchets radioactifs de l’économie nucléaire ?

Aussi longtemps que le pouvoir structurel de l’argent impose aux décisions des entreprises des contraintes contraires au marché, et se réfère aux critères de rentabilité et non à ceux d’une bonne gestion économique, la „main invisible“ (Smith) ne peut pas les harmoniser pour servir le bien de la collectivité. Il ne reste aux individus qu’à suivre ce pouvoir qui « veut toujours le bien et fait pourtant le mal ». Une « rationalité mal comprise » imposée de l’extérieur comme un appel ou une loi ne pourra rien changer à cette « morale mal comprise ». A l’inverse, en réorganisant le cadre politique de la gestion monétaire du marché de façon à ce que la dynamique de l’intérêt n’oscille plus qu’autour de la marge bancaire et de la prime de risque, alors une action morale animée de l’intérieur aura une chance d’être à la fois rentable et concurrentielle. Ainsi, rationalité et morale se rejoignent dans les décisions autonomes des individus, et parviennent à s’équilibrer mutuellement. L’action morale dans l’économie correspond aux critères de la morale ; et à l’inverse, un comportement immoral ne peut plus être avantageux en termes d’économie.

A la suite de Keynes, Dillard et Harrod ont commencé à introduire cette idée de Gesell dans la discussion économique. La plupart des spécialistes ne s’y sont pas intéressées ou se sont contenté, comme Schumpeter, Hansen ou Bombach de remarques méprisantes. Apparemment, la capacité à discerner les incohérences dans les théories économiques dominantes et la compréhension d’une analyse non orthodoxe ne sont pas qu’une affaire d’intellect et de logique. L’esprit du temps sous-jacent a également un impact. Les positions sur l’argent et l’intérêt mettent les idéologies propres à chaque époque particulièrement en évidence. Au Moyen Age « obscur », l’homme se trouvait encore dans une position enfantine, immature et impuissante face à la divinité, et la dynamique qui sommeillait dans l’argent fut gardé craintivement sous clé. A l’époque moderne « éclairée », allant à l’autre extrême de l’hybris avec des rêves de toute- puissance, l’homme a débouchée la bouteille et libéré « l’esprit du capitalisme moderne » (M. Weber) en déchaînant l’automultiplication exponentielle des moyens financiers par l’intérêt et l’intérêt composé ainsi qu’une croissance économique illimitée. Comprendre l’avantage d’un taux d’intérêt oscillant autour de la marge bancaire et de la prime de risque ne suppose pas seulement des connaissances théoriques mais aussi la capacité à chercher un équilibre à la fois postmédiéval et postmoderne entre impuissance et toute puissance, et à redéfinir le rôle de l’être humain dans le monde.

Bibliographie

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  • Hansen, Alvin: Keynes' ökonomische Lehren, Villingen 1959, p. 156.
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